Interview de Shoukria Haïdar
 présidente de NEGAR, Association de Défense des Femmes Afghanes
(11 novembre 2001)

 

Christine Delphy : Que pensez-vous des frappes américaines sur l'Afghanistan ?
Shoukria Haïdar : On ne les accepte pas avec plaisir. On ne peut pas être pour des bombardements. Mais l'Afghanistan est devenu un foyer du terrorisme international. Il faut bloquer le ¨Pakistan qui est derrière les Taliban. Ceux-ci sont composés pour un tiers d'armée pakistanaise, pour un tiers de milices de Ben Laden, des islamistes terroristes qui ont pris l'Afghanistan comme base, et pour un tiers de jeunes afghans pauvres du Sud, réfugiés au Pakistan et enrôlés par les madrassa. L'Afghanistan est aussi devenu un centre de production de drogue.
CD : Mais selon les Nations Unies, les Taliban auraient réduit la production d'opium à 10 % de ce qu'elle était auparavant ?
SH : Ce n'est pas vrai. C'est simplement qu'il y a eu la sécheresse depuis 4 ans, et que de toutes façons ils avaient de tels stocks qu'ils ont cessé la vente pour éviter la chute des prix. Ce n'est pas avec plaisir qu'on accepte les bombardements, mais il y a la violation des droits des hommes, des femmes. On peut demander aux USA de ne pas intervenir, mais alors on garde les Taliban. Comment faire avec la torture, les massacres, les camps d'entraînement ?
CD : Que pensez-vous qu'il se passera après la défaite des Taliban s'ils sont vaincus militairement ?
SH : Actuellement dans le monde c'est l'Amérique qui décide.
CD : Comment voyez-vous cet avenir ?
SH : On ne peut pas prévoir les demandes de l'Afghanistan ; il faut que l'ONU consulte tous les prétendants ; ce que nous voulons c'est instaurer les droits des femmes.
CD : Mais l'ONU n'a pas un pouvoir indépendant de celui des USA ?
SH : Les démocraties européennes trouveront un moyen d'empêcher les USA de dominer l'Afghanistan.
CD : Par quelles forces en Afghanistan la "déclaration des droits de la femme afghane" est-elle reconnue ?
SH : Nous l'avons faite en 2000 à Douchanbé. Nous avons ensuite envoyé un groupe de femmes dans le territoire contrôlé par Massoud et il l'a signée.
CD : Qui d'autre ?
SH : La majorité des gens dans le gouvernement Rabbani (le gouvernement reconnu par la communauté internationale, présidé par Rabbani, et dont Masssoud était vice-président).
CD : Et Rabbani ?
SH : Non, il ne l'a pas signée, je ne sais pas s'il l'a vue. On ne l'a pas envoyé à tout le monde, on voulait d'abord recueillir 4 ou 5 millions de signatures. Nous avons les signatures de Nicole Fontaine, présidente du Parlement européen, et de beaucoup de députés, de beaucoup de gens en Belgique, en France. Nous pensions apporter cette déclaration dans les pays qui souffrent du terrorisme musulman, comme le Tadjikistan, l'Algérie, l'Inde (avec le Cachemire). Mais maintenant nous sommes obligées de commencer par la fin de notre programme, et de contacter les groupes où l'avenir de l'Afghanistan se discute, bien que rien ne soit encore officiel. Le seul responsable officiel, c'est M.Brahimi, chargé de préparer le processus de paix par l'ONU.
CD : Que pensez-vous de toutes les informations venant de différents lieux selon lesquelles l'Alliance du Nord serait responsable d'autant de brutalités et de violations des droits humains que les Taliban ?
SH : Pas d'amalgame. Le régime des Taliban a officiellement supprimé le droit à l'éducation, aux soins, au travail, pour les femmes. C'est très différent du gouvernement Rabbani parce que là, ce n'est pas l'État qui dicte ces mesures. Pour ce qui s'est passé ( à Kaboul, quand les troupes de Massoud ont pris la ville), il y avait beaucoup de pressions d'autres États, beaucoup de rivalités, c'étaient des horreurs condamnables, mais ce n'est pas l'État qui en avait donné l'ordre.
CD : Donc pour vous la différence, c'est le mot "officiellement" ?
SH : Oui exactement.
CD : Si les Américains et l'Alliance du Nord gagnent la guerre, que penseront les Afghans du fait que l'Alliance a demandé aux Américains de bombarder leur pays ?
SH : …
CD : Je reformule la question : Est-ce que l'Alliance du Nord, comme on le lit partout et comme on voit ses représentants s'exprimer à la télévision, demande aux Américains de bombarder l'Afghanistan ?
SH : Les USA ont bombardé sans demander notre avis. A Douchanbé le 12 septembre C'était "ou vous êtes avec nous ou vous êtes contre nous".
CD : Mais depuis on a vu beaucoup de commandants et de responsables de l'Alliance du Nord demander les bombardements ?
SH : Je ne sais pas. Il y a beaucoup de bruits et de rumeurs et les journalistes disent n'importe quoi. Moi, je ne sais pas. La parole officielle, celle de Rabbani, c'est : "maintenant nous avons un ennemi commun, on accepte les bombardements, mais on va travailler avec vous, nous qui connaissons chaque pouce du territoire, pour éviter des morts civiles". Ce qui est sûr, c'est que les Afghans n'ont pas accepté la domination soviétique et n'accepteront pas la domination américaine.
CD : Mais accepteront-ils la présence au gouvernement de gens qui ont demandé le bombardement de leur pays ?
SH : Je ne sais pas. Ce qui est sûr, c'est qu'il meurt des gens du fait des Taliban tous les jours : ne serait-ce que les milliers de jeunes poussés à l'exil, les femmes et les enfants qui meurent de manque de soins, etc..

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